In memoriam

DOCTEUR JEAN CORCELLE 1911-1999

Inauguration de l'expo de 1993 S'il est un personnage profondément ancré dans son territoire, c'est bien le Docteur Corcelle, éminente personnalité du Pays de Gex.
Né le 19 mai 1911 à Cuisery en Saône et Loire, il n'en est pas moins un Gessien par son grand-père maternel originaire de Fénière (Thoiry) et sa mère née à Collonges, puis son père Alexis Corcelle receveur de l'enregistrement à Collonges (01). Jean Corcelle tenait beaucoup à son enracinement gessien.
Une vocation de marine contrariée par le sort le conduit à la médecine générale via un bref espoir de médecine navale.

C'est au cours de ses premières années d'études (P.C.N.) que lui vint le goût de la botanique grâce aux sorties organisées par la préparation de la Faculté des Sciences de Paris.
Après l'externat des hôpitaux de Paris puis l'internat à Neuilly, c'est le grand retour dans le Pays de Gex. En 1938, le Docteur Corcelle s'installe à Thoiry, réalisant un rêve : être médecin de campagne.
Très vite cet esprit moderne se constitue une large et fidèle clientèle. Il n'hésite pas à utiliser les nouvelles technologies de l'époque : la radiologie. Il pratique la médecine générale, la petite chirurgie, la maternité, la médecine légale, la médecine du sport.

D'autres facettes de sa personnalité se découvrent dans sa fonction de Lieutenant de Louveterie, un poste de responsabilité dans le domaine de la chasse, activité qu'il pratiquait avec une rigueur de scientifique, mettant en avant les devoirs du chasseur avant ses droits.
Le sport était une autre de ses préoccupations. On lui doit la création de l'Association de Foot de Thoiry en 1946.
Impliqué profondément dans la vie locale, il fût Conseiller municipal à Thoiry de 1959 à 1965 puis 1er adjoint de 1965 à 1971.

Venons en maintenant à ce qui justifie cet article dans notre revue: la botanique. Nous avons évoqué plus haut la naissance de cette passion. Mais celle-ci n'aurait sans doute pas pu se développer aussi fertilement sans la rencontre avec l'Abbé Richard autre personnalité gessienne.
L'Abbé Richard était "botaniste avant d'être curé". Professeur au collège Lamartine de Belley, il a exploré la flore du Jura méridional. C'est sa passion pour les plantes jurassiennes qui l'amena à postuler pour la cure de Chezery où il resta de 1927 à 1960. Il termina son sacerdoce à Farges de 1960 à 1975.

Le Docteur Corcelle l'a rencontré dès son installation  en 1938 et dès lors, ils herborisent ensemble sur les pentes de la Haute-Chaîne, accumulant de nombreuses observations : redécouverte du Chardon bleu (Eryngium alpinum), découverte de la Renoncule de Séguier (Ranunculus seguier), de la Triséte à feuilles distiques (Trisetum distichophyllum). Ils se constituent chacun un herbier très important, base de travail pour les botanistes actuels.

le docteur CORCELLE sur le terrain Parmi les plantes, le Docteur Corcelle se prit d'un amour particulier pour les Orchidées. Cette passion le conduisit à faire de nombreux voyages en particulier en Corse pour le seul plaisir de voir et photographier en plein état celle qu'il n'avait pas à son palmarès. Correspondant de la S.F.O. (Société française d'orchidophilie), il réalise en 1989 la cartographie des orchidées de l'Ain.
Dans cet ouvrage 59 taxons d'orchidées sont situés dans le département selon le quadrillage UTM (carrés de 5kTn sur 5km). Cet excellent travail a nécessité la collaboration de nombreux botanistes herborisant dans l'Ain.

Nous avons connu le Docteur Corcelle lors de réunions préparatoires au ler projet de Parc Naturel Régional de la Haute-Chaîne. Avec plusieurs amis naturalistes, nous lui avons demandé de bien vouloir nous faire partager les connaissances accumulées lors de ses nombreuses années de prospections jurassiennes en compagnie de l'Abbé Richard, de M. Chevassus et de bien d'autres.
Il a accepté avec empressement et en 1981 il a fondé l'Association pour la Connaissance de la Flore du Jura. D'emblée il lui a donné sa devise: "Connaître la flore pour l'aimer et la protéger".

Depuis cette date nous œuvrons à cela avec une équipe de bénévoles très dynamiques dont il a su s'entourer.
Forte de plus de 120 membres de nationalités multiples, l'A.C.F.J, essaye de promouvoir la connaissance de la flore du Jura par des excursions, des conférences, des expositions, l'édition de brochures et livrets guides auxquelles le Docteur a toujours participé.
En 1991, l'association a publié ce qui restera l'œuvre maîtresse du Docteur: les Orchidées des Pays de l'Ain. Ce guide illustré des photographies de l'auteur, contient des clefs de détermination des 60 espèces connues dans l'Ain à cette date et une présentation de chacune, regroupées en fonction de leur répartition altitudinale.

Les Orchidées illustrent aussi l'engagement sincère du Docteur dans le domaine de la protection de la nature. Il a milité très tôt pour la protection de la Haute-Chaîne, et est à l'origine avec le professeur Moreau de l'Université de Besançon et M. Zimmermann, jardinier chef du jardin botanique de Genève, du ler projet de réserve. Ce projet a été soutenu par la "Société pour la protection de la flore jurassienne", association franco-suisse fondée par le professeur Rodolphe Berner et dont le Docteur fut président en 1961. La dite société a à son actif la création du Jardin-Réserve de Fierney-Crozet qui protège depuis le début des années 60 une petite surface de prairies, pelouses et fourrés, caractéristiques des zones élevées de la Haute-Chaîne. Le Chardon bleu y prospère.

lors de l'expo de 1993 Cet engagement s'est manifesté jusqu'au bout. En effet en 1996, le Docteur soutenu par notre association, a porté plainte contre X avec constitution de partie civile, suite à la destruction dûment constatée par des personnes assermentées, de la station de Sabot de Vénus (espèce protégée au niveau national en France) de la Faucille. Le Docteur a suivi l'affaire avec toute son énergie mais il a essuyé un des rares échecs de sa longue vie. Le Procureur de la République a en effet prononcé un non-lieu.

Le Conseil d'Administration de l'association pour la Connaissance de la Flore du Jura m'a fait l'honneur de m'élire Président. La rédaction de cet hommage m'a fait prendre conscience de la difficulté de la tâche qui m'attend. Comment succéder efficacement à cette forte personnalité aux multiples facettes, ancrée depuis 60 ans dans la société gessienne ?

C'est un défi à relever et le Docteur aurait aimé cela.

    Jacques Bordon